Questionner notre quête infinie du sommet

En tant que praticienne de l'accompagnement stratégique organisationnel et facilitatrice graphique, l’article Le culte du dépassement de soi : les effets néfastes d'un documentaire destiné aux jeunes m'a interpellé, non seulement pour son contenu, mais aussi pour les réflexions qu’il a suscité en moi. Entre autres, pourquoi cette quête infinie du sommet (du succès), tant au sein de nos organisations que dans notre imaginaire personnel et professionnel ?

Rédigé par Thomas Maxwell de l’UQAM, l’article est publié sur une plateforme The Conversation, que je découvre avec enthousiasme (quelle belle surprise de tomber sur ce média d'information indépendant et bilingue, alliant expertise universitaire et rigueur journalistique !).

Voici trois éléments qui sont ressortis de mes réflexions, à la suite de cet article.

1.Voir l’envers de la médaille

J’aime particulièrement lorsque l’on me permet de voir une situation sous un autre angle. Lorsqu’un événement mainstream, largement apprécié, voire glorifié, est examiné d'une manière plus critique, cela m’ouvre à de nouvelles perspectives, et j’adore ça ! Je réfléchis, je me questionne, je schématise le tout dans ma tête et essaie d’y voir plus clair.

En ce sens, l’article aborde l'instrumentalisation d'une pratique d’amélioration de la performance en organisation, le Kaizen, présentée dans le documentaire KAIZEN : 1 an pour gravir l’Everest !, où un youtubeur français très populaire auprès des jeunes, Inoxtag, se lance dans une aventure spectaculaire visant le dépassement de soi.

L'article de Maxwell nous apprend que « le mot japonais composé de [Kai], qui signifie « changement », et de [Zen], qui signifie « pour le mieux » ou « meilleur », désigne depuis les années 50 un processus d’amélioration continue au service du management». Initialement conçu pour améliorer stratégiquement la performance au sein des organisations, ce concept est repris par Inoxtag comme un mantra personnel, véhiculé à sa communauté pour promouvoir non seulement son propre accomplissement, mais aussi les intérêts commerciaux de ses partenaires.

Comme le dit si bien l'auteur de l'article, « cet engouement à l’amélioration continue dévoile en arrière-plan les effets toxiques d’une structure capitaliste qui valorise et valide cet engouement (à la fois au niveau social, organisationnel et individuel) ». Ainsi, cette instrumentalisation du Kaizen peut conduire à une esthétisation de la performance, où l'individu est constamment poussé à faire plus avec moins, au détriment parfois de son bien-être.

« En naturalisant cette amélioration continue comme irréfutable et en la hissant au statut de nouveau fait anthropologique, on prend le risque de hisser l’hyperperformance au rang de seule finalité existentielle sans se demander si ça fait encore du sens. »
— Thomas Maxwell, "Le culte du dépassement de soi : les effets néfastes d'un documentaire destiné aux jeunes, 27 novembre 2024, Theconversation.com

Cela m’amène à réfléchir sur la véritable valeur de l’amélioration continue et sur la manière dont les organisations se doivent de faire attention d’être piégés dans ce cercle de performance sans fin. Le succès mérite-t-il d’être redéfini ?

Mais bon, n’est-ce pas un peu contre-intuitif de ne pas s’attendre à ce que les organisations, même à but non lucratif, veuillent s’améliorer ? On évalue, on fait des bilans, on consulte, on planifie. Tout ça pour être meilleur : aller chercher plus de financement, maintenir les emplois, avoir plus d’impact dans les communautés, etc. J’imagine que c’est comme dans toute chose : l’amélioration est essentielle, mais elle doit être bien dosée. Il ne s’agit pas de se perdre dans une quête incessante de performance, au détriment du bien-être des individus ou de l'équilibre organisationnel.

Cela renforce l'idée que l'amélioration est nécessaire, tout en ouvrant la réflexion sur les dangers d'une recherche excessive de performance.

2. Sur une note plus personnelle maintenant.

Les thèmes de dépassement de soi, performance et accomplissement contenus dans l’article de Maxwell, ont particulièrement résonné en moi. En effet,  lors de ma planification annuelle de la semaine passée, je m’étais justement notée que je voulais redéfinir le mot “succès” en 2025. Il en est même le tout premier objectif stratégique de mon plan d’action annuel : “Revoir ma perception du succès et cultiver mon auto-compassion pour réduire mon stress et accélérer mon sentiment de bien-être”.

Je me considère comme une personne audacieuse, innovante, autodidacte, qui aime beaucoup apprendre et se dépasser. Apprendre et se dépasser c’est bien, mais à quel prix et surtout, pourquoi ? Je considère avoir été abonné au perfectionnisme à outrance pendant longtemps (je suis encore perfectionniste mais moins qu’avant). Être en affaires-solo n’a pas aidé à ma cause, de part la nécessité (???) de me démarquer sans cesse, d’innover et m’adapter au monde en constante évolution et ce, afin d’obtenir des mandats et ainsi gagner l’argent pour vivre et faire vivre ma famille. Ajoutons la pandémie de Covid-19, trois jeunes enfants, une micro-ferme, une entreprise en démarrage et un deuil sur le coeur, j’ai craqué. J’ai traversé un burnout en 2022, ce qui a été LA PIRE et LA MEILLEURE expérience de ma vie. Après, pas le choix, on se positionne autrement.

 
 

Un des moments marquants de mon année 2024.

En novembre dernier, j’ai eu la chance de prendre des notes visuelles lors de l’évènement annuel de Consoeurs en affaires/Business Sisters. Une des premières conférences de la journée m’a profondément marqué; celle prononcée par Shulamit Ber Levtov, “The Entrepreneurs’ Therapist”, intitulée “Riding the Emotional Rollercoaster of Entrepreneurship”. En toute humilité, j’ai réussi à créer une magnifique planche en français et en anglais qui seront diffusées sous peu présentant les grandes lignes de la conférence de Shula.

Un baume sur le coeur. Ses paroles me reviennent souvent en tête. Je retiens entre autres la phrase suivante:

 
 

En somme, Shula nous rappelle que l’estime que nous portons envers nous-même ne doit pas être garant du succès de notre entreprise ou de notre réussite professionnelle. Nous sommes plus que notre travail. Notre réussite n’a pas qu’à être professionnelle ou entrepreneuriale. Bien sûr que cela me fait du bien que mes affaires vont bien, je me sens “bonne”. Mais attention de ne pas se taper sur la tête (bonjour l’auto-critique) lorsque l’on traverse des passes moins faciles au travail. Ça fait partie de la vie et l’on n’est pas moins une “bonne personne” pour autant.

3. Repenser nos métaphores visuelles collectives

Finalement, je ne peux m'empêcher de réfléchir à l'utilisation courante de la métaphore dessinée de la montagne, tout comme le fait Inoxtag avec l’Everest, pour symboliser la réussite et l'atteinte d'objectifs.  Cette image de l'ascension, souvent utilisée dans le monde du développement personnel et organisationnel, me soulève dorénavant des questions.

À force de nous représenter les défis comme des montagnes à gravir, je crois que nous pouvons perdre de vue que chaque sommet atteint ne signifie pas nécessairement la fin de la quête, ni même la victoire absolue.

Peut-être que, au lieu de viser toujours plus haut, ne devrions-nous pas aussi penser à l'importance du chemin et de l'harmonie dans notre progression ?

 
 

À la lumière de ces réflexions, je garde en tête les points suivants :

  • L'amélioration continue de nos pratiques professionnelles, bien qu'essentielle pour l'optimisation des organisations, ne doit pas être vécue comme une quête infinie au service d'une performance aveugle.

  • L'humain (le soi) doit demeurer au centre de nos démarches.

  • N’oublions pas de prendre en compte les réalités sociales et les ressources des organisations.

  • Laissons de côté cette pression de la performance à tout prix.

  • La nécessité de questionner la notion de "sommet" : chaque objectif atteint ne devrait pas être perçu comme une fin en soi, mais comme une étape dans un processus plus large, où le chemin et les apprentissages prennent autant de valeur que la destination. 

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